Archives départementales de la Mayenne

Un « quartier latin » militaire à Laval (1939)



De notre envoyé spécial André WARNOD

3 novembre. — Douze cents étudiants appartenant à toutes les Facultés, à toutes les Écoles sont casernés dans la ville. Ils constituent un groupe spécial du dépôt d'infanterie. A la fin du mois prochain, un examen décidera quels sont ceux qui deviendront d'abord élèves officiers, et puis officiers, pour partir aux armées.

On imagine aisément que 1.200 étudiants, qui tous les soirs se répandent dans une paisible petite ville comme celle-ci ne sont pas sans en changer le caractère. Ils ont apporté avec eux l'air et l'atmosphère du Quartier Latin.

Ils sont avant tout soldats, certes, et suivent une stricte discipline militaire. Mais, malgré tout, engoncés dans leurs capotes kaki, serrées à la taille par le ceinturon de cuir fauve, coiffés du calot orné d'une grenade dorée, on voit bien que ce ne sont pas des soldats comme les autres. D'abord, ils sont tous très jeunes, et puis leur allure, le caractère de leur visage — qu'ils soient imberbes ou portent un collier de barbe qui ne les vieillit guère — maints petits détails impondérables les différencient des autres soldats casernés dans la ville. On distingue très bien que ces jeunes gens en uniforme sont des intellectuels. Pourquoi, à les voir ainsi vêtus de drap kaki rude comme de la bure, avons-nous pensé aux novices d'un ordre monacal.

Toutes les Facultés sont représentées, aussi bien les Lettres, le Droit, l'Agro que les Sciences Po ; il y a aussi l'École Normale, les Beaux-Arts, le Conservatoire, l'École Coloniale et les Séminaires.

A Paris, les Facultés tendent de plus en plus à perdre leur personnalité, les étudiants s'ignorent à peu près les uns les autres, c'est ce qui explique que, même ici, l'esprit de corps a du mal à renaître. Certaines équipes, cependant, se sont vite formées. Ceux des Beaux-Arts, avec leurs chansons, leurs farces d'atelier se sont vite retrouvés et groupés.

Les Séminaristes plus encore. Ils sont une bonne centaine. Dans les premiers temps, avant que tout le monde soit équipé, on les voyait dans les rangs en soutane et même quelques-uns en robe de moine, faire les exercices de l'école du soldat. A présent qu'ils portent l'uniforme kaki, ils gardent une certaine réserve, une certaine discrétion. Ils se lèvent bien avant le réveil pour aller à la messe. Ils ont trouvé au Foyer catholique du soldat un centre où ils se réunissent avec les autres étudiants catholiques. Le Foyer organise des réunions, des conférences. Notons que le pasteur, de son côté, a réuni les étudiants protestants et organise aussi des réunions.

Mais, de tous, ce sont les élèves de l'Ecole coloniale qui ont le plus complètement recréé un esprit de corps. Ils sont les seuls à porter sur leur calot leur insigne, l'ancre des troupes de marine. Nous les avons trouvés en train d'organiser une manifestation très caractéristique. Il s'agissait de fêter le cinquantenaire de l'Ecole, ils préparaient à cette occasion un dîner qui réunirait les 50 " coloniaux " qui sont ici. Mais nous reparlerons de cette fête et de la situation tout à fait spéciale des élèves de l'Ecole coloniale, dont le sort sera certainement fixé par de nouvelles instructions.

Les étudiants dans la ville

Nous allons essayer de montrer les deux aspects de la vie des étudiants en kaki, en ville et dans leur caserne.

Ils sortent vers six heures et doivent être rentrés à neuf heures. Leur caserne se trouve à un bon quart d'heure du centre de la ville. Sur le chemin se trouve une pâtisserie célèbre pour ses choux à la crème.

Ces jeunes militaires sont d'ailleurs très bien vus par les civils. Ils y ont d'ailleurs droit. On imagine aisément l'activité que ces douze cents étudiants donnent au commerce local, et l'animation qu'ils apportent partout. D'une façon générale, on est " chic " pour eux.

Evidemment, sans eux, la marchande de musique n'aurait pas eu grande chance de vendre ses disques de Beethoven, de Ravel ou de Borodine, mais rien ne l'obligeait à prêter à ces jeunes gens les instruments de musique de son magasin.

— C'est un plaisir, nous a-t-elle dit, de les entendre. Ils s'en donnent à cœur joie. Venez avec moi.

Elle nous fit traverser une cour obscure. Des accords assourdissants indiquaient le chemin. Nous arrivâmes dans une sorte de réserve. Aux murs et au plafond, étaient pendus comme des jambons des contrebasses et des trombones. Là, une dizaine de garçons, ayant quitté capotes et tuniques, l’un soufflant dans un saxophone, l'autre menant la batterie, celui-ci au piano, celui-là sur son violon, jouaient un air de jazz sur un rythme swing le plus hardi qu'on pût imaginer.

Le libraire tient un abonnement de lecture, et met à sa devanture des ouvrages d'histoire et de philosophie, mais — nous dirons tout à l'heure pourquoi — les étudiants soldats lisent beaucoup moins qu'on pourrait le croire.

Le directeur du cinéma, cependant, se méfie de ses nouveaux clients. L'esprit du Quartier reprend là tous ses droits, et certains soirs de véritables chahuts sont organisés. On parle encore de la façon dont fut accueillie La Tour de Nesle, et la présentation de certaines actualités.

On peut assister dans maints hôtels à de gentils tableaux de famille. Des mères ou des grand'mères ont voulu profiter de " leur garçon " jusqu'au dernier moment. Elles sont venues s'installer là. Les journées leur paraissent peut-être monotones, mais tous les soirs elles ont la joie de voir arriver leur soldat et de dîner avec lui dans la petite salle à manger de l'hôtel qui, de ce fait, prend un caractère très particulier et très touchant.

Voilà ce que nous avons vu de la vie des étudiants-soldats en ville. Mais ce n'est pas ce qui compte le plus. La vie de caserne a une autre importance. Ne serait-ce que parce qu'il faut de l'argent pour aller en ville et beaucoup n'en ont pas. Ils sont donc obligés de s'accommoder des moyens de bord et ne sortir que de temps en temps. Ils ne paraissent d'ailleurs pas s'en trouver trop mal.

À la caserne

Les 1.200 étudiants P.M.S. logent dans une caserne qui, avec ses trois corps de bâtiment, est comme toutes les casernes.

Leur chef est le commandant de G…, une belle figure d'officier, qui pourrait être le père de tous ces jeunes gens. Il aime à dire combien il est fier d'avoir à guider les premiers pas de ces garçons dans la vie militaire et très heureux aussi, car ce sont tous de braves garçons dont le moral est excellent.

Le capitaine-adjudant-major a bien voulu nous donner des renseignements.

— La discipline ici, nous a-t-il dit, est tout à fait paternelle. La plupart de ces jeunes gens avaient d'ailleurs déjà commencé leur préparation militaire. Nous veillons à ce qu'ils ne manquent de rien. Ils ont un réfectoire convenable et je veille moi-même sur la cuisine. Ils ont des vêtements neufs et leurs instructeurs, officiers et sous-officiers, ne sont pas des croquemitaines. Ils ont beaucoup à faire pour préparer leur examen, mais ils travaillent de tout leur cœur. Ils se portent tous bien. Nous sommes très contente d'eux.

Cette caserne ressemble d'ailleurs beaucoup à un collège peuplé de potaches dont l'uniforme serait de drap couleur kaki. Il suffit d'entrer dans une chambrée pour en être persuadé.

Le long des murs sont alignés les paillasses, avec le sac à viande et les couvertures réglementaires. Mais le temps n’est plus au paquetage réglementaire. On met son linge dans sa valise à la tête du lit et sur la planche des objets personnels, des livres, des bibelots, des photographies, et même des fleurs. Cela fait très cosy-corner de chambres d'étudiants, toutefois les fusils occupent leur place régulière dans le râtelier d'armes.

L’appel du soir se fait à neuf heures, mais le sommeil ne vient pas si vite. Alors on met sur le phono un disque de grande musique, Beethoven ou Ravel, ou bien c’est un violon qui sort de sa boîte et chante sous l’archet.

Au réfectoire règne la plus tumultueuse gaieté. Après la soupe du matin. A chaque repas, bœuf rôti bouilli, pommes de terre, hors-d'œuvre (sardine ou maquereau), une pomme, un morceau de chocolat et un quart de vin. Quelques-uns vont à la cantine, la plupart remontent dans les chambrées et, par petits groupes, mettent en commun les friandises rapportées de permission, ou envoyées par les parents, ou achetées en ville.

Réveil à six heures, rassemblement dans la cour. Ensuite exercice, travaux de terrassement. Corvées, toutes les corvées. La vie ordinaire du soldat, sauf toutefois qu'à côté de leurs instructeurs ils sont eux-mêmes, à tour de rôle, sergents et caporaux. Ils prennent la semaine et le jour, et sur le terrain de manœuvre s'habituent à commander ; le même garçon est sergent de semaine et ensuite homme de chambre. Cela contribue beaucoup à faire régner une discipline stricte, mais librement consentie. Ils montent la garde casqués et équipés, ils sont de patrouille en ville. Ils font de longues marches sac au dos, mais là encore l'esprit du Quartier ne perd pas ses droits et leurs chansons de marche sont les refrains des monômes du Boul’Mich'. C'est ainsi qu'ils ont souvent à passer devant la maison d'un commerçant nommé Blet, et chaque fois toute la troupe chante sur l'air connu :

" Bonjour monsieur Blet, bonjour monsieur Blet, bonjour… "

Et M. Blet paraît à sa fenêtre, et Mme Blet, et toute la famille Blet. C'est ravissant...

Un nouvel idéal

Au cours de ce reportage, ce qui nous a frappé, et le plus ému, c'est de constater le courage et la simplicité avec lesquels ces jeunes gens ont accepté leur nouvelle situation. Ils ont abandonné leurs études avec un parfait stoïcisme. Or, pour beaucoup d'entre eux, c'est un désastre. Dans quelles conditions pourront-ils reprendre ensuite les études qui auront été abandonnées si longtemps ?

Ils n'en parlent pas, je crois même qu'ils n'y pensent plus. En tout cas ils ont tout accepté franchement, sans se plaindre. Le soir de notre arrivée à Laval, comme nous montions la longue rue qui mène à la caserne, nous croisions des groupes de jeunes soldats en kaki qui portaient des cahiers et des livres, le porte-plume passé au travers, tout à fait comme au Quartier Latin. Cette rue devenait le boulevard Saint-Michel.

Tout d'abord, nous avons pensé que ces étudiants, sitôt sortis de la caserne, avaient trouvé le moyen de reprendre leurs cours, de continuer, dans la mesure du possible, leurs études.

Nous avons alors retrouvé nos jeunes amis qui devaient si aimablement nous servir de guides. Ils nous regardèrent, stupéfaits, après notre question.

— Nos études ? Il n'en est pas question.

— Mais ces livres, ces cahiers ?

— Et notre examen d'élève-officier ? II n'y a plus que cela qui compte, et nous travaillons dur. Nous n'avons plus beaucoup de temps.

Nous avons appris alors que c'est là leur constant, souci. Ils n'ont plus le temps de lire autre chose que leurs manuels de futurs officiers. Certains ont loué à plusieurs une chambre où tous les soirs, ils se réunissent pour travailler en commun, comme ils le faisaient au Quartier.

Un de ces garçons nous a dit :

— La Faculté, les Ecoles, nos examens, tout cela appartenait à un idéal passé. Nous avons à présent un autre idéal. Un bel idéal…

Il nous a dit cela avec une telle simplicité, un tel naturel, que nous avons hésité à le répéter, tant nous craignions de ne pouvoir rendre l’accent de sincérité qu’avait cette déclaration.