Marie-Annick Sassier

Octobre 2016

Marie-Annick Sassier

Pionnière dans le monde du trot



L’exercice est délicat et une certaine tension s’est invitée autour des boxes. Cet après-midi, Marie-Annick Sassier prête renfort à deux lads-jockeys pour « rentrer des poulains ». L’exercice, répété sur plusieurs jours, permet aux jeunes chevaux d’appréhender le monde qui les entoure. Ce sont les prémisses de la domestication. Dirigé à la longe, derrière sa mère, le poulain effectue quelques rotations dans un pré attenant, puis rentre au box. Derrière les deux lads-jockeys, le premier mène la jument et le second le poulain, Marie-Annick Sassier, munie d’une chambrière, est à la manoeuvre. Ses gestes sont sûrs et sa voix se fait plus énergique quand, soudain, un poulain fougueux se cabre et manque de se retourner : « Il faut être vigilant car l’accident irrémédiable est vite arrivé », prévient-elle. L’expérience a parlé. Trente-sept années très exactement. Trente-sept années à élever, entraîner et driver des trotteurs (elle ne drive plus en compétition depuis 2005) au haras de la Bougrière à Bonchamp-lès-Laval. À 55 ans, Marie-Annick Sassier, résume d’une phrase l’enthousiasme intact qui l’anime : « J’ai fait de ma passion, mon métier ! » Tout est dit.

Mais en remontant le fil de son histoire, on devine que ce ne fut pas un long fleuve tranquille, une belle ligne droite comme les jockeys apprécient. En 1979, Marie-Annick Dreux, 18 ans, est élève de terminale au lycée Avesnières de Laval. Dreux. Tiens, voilà un nom qui parle aux Mayennais et plus encore à la famille du trot. Ses parents, Georges et Annick tiennent, en effet, une place à part dans le cercle des éleveurs et entraîneurs locaux. Véritables ambassadeurs du département, ils ont marqué le paysage hippique français. « J’ai grandi entourée de chevaux. À trois ans, papa me confiait à l’un de ses lads, Jules, qui m’installait sur le dos du cheval pendant le pansage. À neuf ans, j’ai commencé à monter les chevaux de l’écurie ». Mais revenons à cette année 1979, le 19 décembre très exactement. Sur la piste de Vincennes, en selle sur Halentine, entraînée par son père, Marie-Annick remporte une course et devient ainsi la première femme gagnante à Vincennes, sous les yeux de ses parents. « Quelle immense fierté ! », clame-t-elle. Mais aussi un acte fondateur. La jeune jockey vient d’ouvrir une voie, dans laquelle, depuis, de nombreuses filles se sont engouffrées avec talent.
Malheureusement, deux mois plus tard, la belle histoire se brise avec le décès de Georges Dreux. Alors que tout semblait sourire au haras de la Bougrière, la disparition brutale du paternel plonge la famille dans la tristesse et l’incertitude. Que va-t-il advenir de l’écurie ? « Ma maman, issue également d’une famille d’éleveurs, n’a pas baissé les bras et a décidé de reprendre le flambeau ». Cette femme, d’une grande force de caractère, décédée en 2011, réussit avec brio cette succession. Et l’histoire s’écrit au féminin pluriel, puisque Marie-Annick rejoint rapidement sa maman. Les deux femmes font leurs preuves dans un monde majoritairement masculin : « Nous avons connu des moments pénibles et de doute avec, notamment, une année quasiment blanche. Il fallait s’imposer dans le regard des autres et ce n’était jamais gagné d’avance », se remémore Marie-Annick Sassier. L’entraînement, couplé à une génétique hors-pair, vont faire naître des cracks du trot, dont les noms, aujourd’hui encore, évoquent les grandes heures de Vincennes.
Afin de perpétuer le souvenir du père, toutes ces stars du trot affichent, telle une signature, la marque « Gédé », reprenant les initiales « G » et « D », de Georges Dreux. Citons Queila Gédé (Prix d’Amérique 1989), Verdict Gédé (Prix d’Amérique 1992), Insert Gédé (2e Prix d’Amérique 2003), et plus récemment Prince Gédé.
En 1998, Marie-Annick Sassier développe sa propre structure, en parallèle de sa maman, et calque le modèle familial : « Pas plus de 20 chevaux à l’entraînement et six poulinières par an », résume-t-elle. Tous les matins, elle rejoint la piste pour 5 heures d’entraînement. Un rituel, un besoin, une passion. Au haras de la Bougrière, rien n’a pratiquement changé : « C’est l’une de mes fiertés, car si papa revenait au haras, il ne serait pas dépaysé. Nous avons su pérenniser son travail et sa mémoire ».
Si l’heure de la retraite n’est pas encore venue, l’avenir, lui, se conjuguera au masculin. L’un de ses trois fils, Marc a endossé, à son tour, la triple casquette d’éleveur, entraîneur et jockey. « C’est à Arquenay, sur des installations neuves, pour mieux coller aux nouvelles méthodes d’entraînement, qu’il s’installera prochainement ».
Et après les « Gédé », les « Géma » pourraient, à leur tour, porter haut les couleurs de la famille et du département. « Géma », encore une affaire d’initiales : « M » et « A » pour Marc, Annick et Marie-Annick.